Travaux et handicap visuel : comment l'innovation sécurise la ville
Le cauchemar des travaux : quand la ville « désoriente » les déficients visuels
Le paradoxe urbain : une concentration de services dans un champ d’obstacles
Pour une majorité de citoyens, la ville est synonyme d'opportunités. Pour les 1,7 million de personnes atteintes de déficience visuelle en France, elle est le théâtre d'un double paradoxe sociogéographique.
Le premier est statistique et révèle une fracture territoriale profonde. Si la perte de vue, notamment en raison du vieillissement, touche une population majoritairement située en zone rurale, c’est dans les agglomérations urbaines que le recours aux aides et le taux d’équipement sont les plus élevés. Ce constat est corroboré par les données de l’Étude Homère (2022), enquête nationale, qui met en lumière ce décalage : une grande partie des seniors en perte d'autonomie dans les campagnes reste dans l'ombre des statistiques, loin d'une reconnaissance officielle de ses droits et tributaire d'une dépendance familiale accrue.
Le second paradoxe concerne la mobilité. La ville agit comme un pôle d'attraction, souvent par nécessité : pour beaucoup, s'en rapprocher est un « choix forcé » pour compenser la perte du permis de conduire ou pour accéder aux soins spécifiques. Pourtant, ce milieu, garant d'une autonomie grâce aux réseaux de transports et aux pôles spécialisés, tels que l’Institut Saint-Louis à Paris ou le centre Auvergne Basse Vision à Clermont-Ferrand, s'avère être un champ d'obstacles imprévisibles. Le déficient visuel quitte l'isolement rural pour la jungle urbaine.
Accessibilité : comment un simple cône de travaux efface tous les repères
La navigation des personnes déficientes visuelles repose sur des cartes cognitives dites égocentriques, centrées sur le corps, et sur une mémoire séquentielle de repères sensoriels. Le mur d'une façade, le son régulier d'une fontaine ou un changement de texture au sol constituent la colonne vertébrale d'un trajet.
Les chantiers urbains sont, à cet égard, le « pire cauchemar » de l'usager. L'Étude Homère rappelle d'ailleurs que plus de 60 % des personnes déficientes visuelles sont confrontées à des obstacles dangereux au cours de leurs déplacements. Un simple cône de chantier, une palissade ou une déviation non signalée rompt brutalement la séquence mémorisée. L'absence de murets continus ou de chemins podotactiles temporaires, pourtant exigés par la loi Handicap de 2005, oblige le non-voyant à s'écarter de la façade. Il perd alors son repère fondamental et bascule immédiatement dans l'incertitude et l'anxiété. Cette surcharge sensorielle nourrit directement la charge mentale que nous analysons par ailleurs.
De la canne au ressenti tactile : la plasticité cérébrale au secours de la cognition spatiale
Face à l'imprévu, l'innovation technologique s'appuie désormais sur la science fondamentale : la plasticité cérébrale. Les neurosciences ont établi que le manque de vision entrave la construction de cartes allocentriques (vision globale ), forçant une dépendance à la perception immédiate. La solution réside dans la substitution sensorielle, un principe démontré par le neuroscientifique Paul Bach-y-Rita : le cerveau est capable de réinterpréter les informations d'un sens (le toucher) pour activer les aires corticales dédiées à un autre (la vue).
SeeHaptic : dessiner le monde à travers 256 picots pour dompter l'imprévu urbain
C'est ici que le dispositif SeeHaptic prend tout son sens. Lauréat du Prix Lépine 2024, il propose une réponse concrète aux failles de l'aménagement urbain. Grâce aux capteurs présents sur le clip de lunette et aux 256 picots disposés sur la ceinture, le système traduit l'environnement en vibrations sur le bas du dos, créant une image neuronale tactile structurée.
Cette approche transforme la gestion de l'imprévu :
- L'autonomie en temps réel : L'image spatiale se dessinant en direct sur le corps, l'utilisateur n'a plus besoin de connaître ses trajets par cœur. Le dispositif détecte l'obstacle et modifie le signal tactile instantanément. Ce gain de fluidité est crucial pour l'inclusion, qu'il s'agisse de déplacements professionnels ou personnels.
- Création de cartes mentales : En offrant une perception cohérente des formes et des distances, la technologie facilite la création de repères durables par le cerveau, augmentant la liberté de mouvement sur des parcours inconnus.
En transformant le dos en un véritable récepteur d'image spatiale, SeeHaptic ne se contente pas de pallier un handicap ; il propose une nouvelle voie de perception, offrant une réponse technologique à une infrastructure urbaine encore trop souvent indifférente aux besoins de ses citoyens.
Article rédigé par Ani, en charge du marketing et des affaires publiques chez SeeHaptic.
Diplômée de Sciences Po Bordeaux et de l'INALCO, elle est déficiente visuelle depuis l’âge de 13 ans, et partage ici son regard sur les situations du quotidien.
Sources et ressources complémentaires :
- Etude Homère
- Pour approfondir le concept de substitution sensorielle de Paul Bach-y-Rita
- La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, 20 ans après