Pourquoi "dire merci" change la donne pour les personnes déficientes visuelles
Pourquoi dire "merci" change la donne pour les personnes déficientes visuelles
A peine rentrés du CES de Las Vegas, où nous avons eu le privilège de présenter notre dispositif, un sentiment prédomine : la gratitude. Rien ne nous a plus touchés que les remerciements et les encouragements des visiteurs sur notre stand. Alors que le 11 janvier célébrait la Journée internationale du remerciement, une réflexion s’est imposée à moi : pourquoi éprouvons-nous ce besoin de dire et d’entendre « merci » ?
Dans nos sociétés modernes, le simple mot « merci » semble parfois n’être qu’une formalité polie, un réflexe social hérité de l'éducation. Pourtant, derrière ce terme se cache un mécanisme complexe qui lie les individus entre eux. Que l’on soit à Paris, Tokyo ou Rio, l’expression de la gratitude varie, mais sa valeur fondamentale reste universelle. Puisque les codes non-verbaux du remerciement lui sont invisibles, la personne déficiente visuelle vit une interaction incomplète. Cette communication, privée d'un« sens », génère une incertitude qui fragilise le lien social.
Est-ce que l’on dit tous « merci » ?
La gratitude est un langage universel, bien que ses dialectes diffèrent. Dans les cultures occidentales, elle est souvent très verbale et explicite. À l’inverse, dans de nombreuses cultures d’Asie de l’Est, le remerciement passe davantage par la réciprocité concrète et le langage corporel. Sur le plan spirituel, de la reconnaissance envers la création dans le Christianisme au concept de pleine conscience dans le Bouddhisme, la gratitude est valorisée comme le ciment de la dignité humaine.
La science du merci : Les découvertes de Robert Emmons
Si la gratitude est une vertu morale, elle est aussi une réalité biologique. En 2003, les chercheurs Robert Emmons et Michael McCullough ont publié une étude séminale prouvant que la gratitude influence directement notre physiologie.
En suivant notamment des adultes atteints de maladies neuromusculaires, ils ont démontré qu'une pratique consciente de la gratitude(noter chaque jour ses « bénédictions ») entraînait une hausse de 20 % du bien-être ressenti. Plus impressionnant encore : les participants rapportaient une meilleure qualité de sommeil et une diminution des douleurs physiques.
Pour une personne déficiente visuelle, dont la fatigue liée à la concentration permanente est réelle, cultiver la gratitude n'est donc pas qu'une philosophie, c'est un outil de récupération physique.
Le paradoxe de la déficience visuelle : le lien social par nécessité
Il existe un paradoxe dans le handicap visuel. Là où le voyageur voyant s'isole souvent derrière l'écran de son smartphone pour éviter le regard des passants, la personne aveugle ou malvoyante est forcée d'aller vers l'autre. Demander si le feu est rouge, confirmer un numéro de rue ou solliciter une aide dans les transports crée une opportunité d'échange humain immédiate.
Cette dépendance forcée se transforme en une chance : celle de créer des liens sociaux plus fréquents et parfois plus authentiques. Remercier l'inconnu qui nous prête son bras n'est pas seulement un acte de reconnaissance, c'est une « petite lumière » partagée qui valorise l'aidant autant que l'aidé.
La théorie du « Find, Remind, and Bind »
Pour comprendre l'importance sociale du remerciement, il faut se tourner vers les travaux de Sara Algoe (2012). Sa théorie, baptisée « Find, Remind, and Bind » (Trouver, Rappeler, Lier),explique que la gratitude agit sur trois niveaux :
· Find : Elle nous aide à repérer les personnes bienveillantes dans notre entourage.
· Remind : Elle nous rappelle la valeur de nos relations existantes.
· Bind : Elle crée un lien de réciprocité qui renforce la cohésion du groupe.
Cependant, pour que ce cycle fonctionne, il faut pouvoir percevoir la réaction de l'autre.
Le mur de l'invisible : quand le non-verbal nous échappe
C'est ici que le bât blesse pour de nombreuses personnes déficientes visuelles. Une grande partie de la communication humaine est non-verbale. Un sourire en retour d'un merci, un hochement de tête approbateur ou un bras levé pour saluer sont autant de signes de gratitude qui échappent à celui qui ne voit pas.
Cette absence de retour visuel crée une angoisse sociale et une lourde charge mentale . Sans le signal du sourire de l'autre, l'incertitude s'installe : « A-t-il entendu ? »,« Est-il agacé ? ». L'anticipation constante de ces réactions invisibles épuise les ressources cognitives.
La technologie haptique : traduire l'invisible en sensations
C’est ici que l’innovation technologique, comme la ceinture haptique développée par SeeHaptic, prend tout son sens.
Plus qu'une aide à la navigation, cet outil devient un traducteur d'interactions sociales :
- Ressentir la présence : La ceinture permet de «dessiner » sur le dos de l'utilisateur l'approche d'une personne, lui rendant la maîtrise de l'espace social.
- Capter le geste : Grâce aux capteurs, il devient possible de ressentir un bras qui se lève ou un mouvement de tête.
- L'intelligence artificiel au service du sourire : Couplée à un assistant vocal, la technologie pourra même informer l'utilisateur : « Votre interlocuteur vous sourit ».
En rendant ces signaux perceptibles, la technologie haptique réduit drastiquement la charge mentale et l'anxiété. Elle permet à la personne déficiente visuelle de boucler le cycle de la gratitude : percevoir la bienveillance pour mieux y répondre.
Conclusion : l’interaction, cœur de l’autonomie
L'autonomie ne consiste pas à vivre seul sans l'aide de personne, mais à être capable de naviguer dans le tissu social avec aisance. La gratitude est le moteur de cette navigation. En utilisant des outils innovants pour briser le mur du silence visuel, nous ne remplaçons pas l'humain par la machine. Au contraire, nous utilisons la technologie pour rendre à chacun la liberté de dire « merci » et de ressentir, en retour, la chaleur d'un lien social retrouvé.
Article rédigé par Ani, en charge du marketing et des affaires publiques chez SeeHaptic.
Diplômée de Sciences Po Bordeaux et de l'INALCO, elle est déficiente visuelle depuis l’âge de 13 ans, et partage ici son regard sur les situations du quotidien.
Sources et ressources complémentaires :
· Robert Emmons & Michael McCullough (2003) : CountingBlessings Versus Burdens: An Experimental Investigation of Gratitude andSubjective Well-Being in Daily Life
· Sara B. Algoe(2012) : https://www.researchgate.net/publication/264486607_Find_Remind_and_Bind_The_Functions_of_Gratitude_in_Everyday_Relationships