La justice sociale est-elle vraiment aveugle ?
Ce 20 février marquait la Journée mondiale de la justice sociale. En voyant cette date passer sur mes réseaux, je me suis efforcée de redéfinir ce qu'évoque pour moi cette expression. Si elle porte des valeurs nobles, elle reste souvent trop théorique, lointaine, et difficile à cerner dans notre quotidien.
Je me suis alors rappelée mes études passionnées sur le sujet. À l'époque, j'abordais la justice sociale sous le prisme des mesures macro-économiques de la pauvreté ou des grandes politiques sociales européennes. Pourtant, je n'avais jamais réellement considéré cette question sous l'angle qui est le mien aujourd'hui : celui du handicap, et plus spécifiquement de la déficience visuelle.
C'est donc avec beaucoup de lucidité que je fais ce constat aujourd'hui : si nous voulons bâtir un avenir plus juste, notre société doit être capable d'ouvrir les yeux sur ses propres manquements. J'ai décidé de saisir cette occasion pour explorer avec vous la justice sociale, non plus comme un concept abstrait, mais comme une réalité vécue par les personnes déficientes visuelles (DV).
De la charité au droit : brève histoire d'une idée
L'idée de "justice sociale" n'a pas toujours existé. Elle émerge au milieu du XIXe siècle, portée par des penseurs qui cherchaient une réponse d'abord morale et religieuse face aux inégalités brutales de la révolution industrielle. La charité était alors la seule réponse à la précarité.
L'idée s'est ensuite politisée pour devenir un enjeu de redistribution des richesses par l'État. Au XXe siècle, le philosophe John Rawls a marqué un tournant fondamental en définissant la justice non pas comme une égalité stricte, mais comme une équité. Selon lui, l'égalité des chances doit être bien réelle, et non juste une promesse sur le papier.
Aujourd'hui, pour comprendre ce que vivent les personnes en situation de handicap, ne faut-il pas s'interroger sur ces nouvelles terminologies qui émergent dans le débat public, comme le "validisme" (ou "capacitisme") ? Ce terme désigne un système de valeurs, souvent inconscient et profondément ancré, qui considère que la norme absolue est d'être valide. Dès lors, ne pas correspondre à cette norme est perçu comme une tragédie individuelle ou une déviance à corriger, justifiant ainsi une forme d'exclusion systémique.
Comment mesurer concrètement l'injustice vécue ?
Trois dimensions pour comprendre les barrières systémiques
Pour dépasser le simple ressenti et objectiver cette situation, appuyons-nous sur les outils de la philosophe Nancy Fraser, complétés par l'approche de l'économiste Amartya Sen. Selon Fraser, la justice sociale repose sur trois piliers interdépendants (la redistribution économique, la reconnaissance culturelle et la représentation politique). Si l'un manque, la société est injuste :
- L'injustice économique (la redistribution) : Amartya Sen nous a appris qu'il ne suffit pas d'avoir des droits formels ; il faut avoir les "capabilités" réelles de les exercer. Le droit au travail existe pour tous. Mais l'étude nationale "Homère" (2023) révèle qu'environ 50 % des personnes non voyantes ou malvoyantes en âge de travailler sont sans emploi. Malgré les aides financières pour compenser le matériel, la redistribution échoue car les outils internes des entreprises et le marché du travail restent structurellement inaccessibles.
- L'injustice culturelle (la reconnaissance) : Le validisme ambiant crée une injustice majeure par l'invisibilisation. Le constat est édifiant : selon le baromètre de l'Arcom, les personnes en situation de handicap représentent moins de 1 % des visages à la télévision française, alors qu'elles constituent près de 20 % de la population. Et lorsqu'elles apparaissent, le handicap sensoriel est le grand absent, sacrifié au profit d'une représentation stéréotypée. Cette invisibilité pèse au quotidien : selon l'Agefiph, plus d'un quart des personnes en situation de handicap en poste n'osent pas le déclarer, de peur d'être perçues comme "moins capables".
- L'injustice politique (la représentation) : Dans un monde numérisé, l'immense majorité des sites web publics et des outils de vote ne sont pas conformes aux normes d'accessibilité (RGAA). L'Observatoire de l'accessibilité numérique a d'ailleurs rappelé que moins de 1 % des sites publics respectent pleinement ces normes. Lorsqu'un citoyen non voyant ne peut pas lire un programme électoral ou effectuer ses démarches administratives de manière autonome, il subit une grave injustice de représentation. Dans les faits, il devient politiquement muet.
Quel rôle la technologie joue-t-elle face à l'inaction publique ? Quand l'innovation supplée aux manquements de la société
Dans l'imaginaire collectif, la justice a les yeux bandés pour garantir son impartialité. Il est ironique de constater qu'aujourd'hui, c'est peut-être aux personnes dont la vue est altérée qu'il revient "d'ouvrir les yeux" de la société sur ses immenses angles morts.
Soyons honnêtes : pour le moment, un environnement parfaitement accessible et simple d'usage relève de la pure utopie. Ce n'est même pas encore un idéal consciemment partagé par l'ensemble de la société vers lequel nous devrions tous tendre. Le manque d'accessibilité reste trop souvent perçu comme le problème « des autres ».
En attendant que les pouvoirs publics répondent enfin à leurs engagements légaux, des individus et des entreprises tentent de trouver des solutions à travers les nouvelles technologies.
C'est exactement ici qu'interviennent des innovations remarquables, à l'image du dispositif SeeHaptic. Cette technologie vient pallier concrètement les failles de nos infrastructures. Lorsque les feux sonores font défaut, ou que les bandes podotactiles sont trop usées pour traverser en sécurité, cette ceinture prend le relais via des retours haptiques (vibrations).
Mais son impact va bien au-delà de la survie urbaine. En sécurisant les déplacements, elle ouvre de nouveau l'accès spontané aux loisirs et facilite l'inclusion dans le monde du travail. En redonnant cette autonomie de mouvement, une telle technologie n'augmente pas seulement la liberté de la personne concernée ; elle lui rend sa pleine dignité.
La vraie justice sociale sera atteinte le jour où nous n'aurons plus besoin de pallier les défaillances de l'espace public grâce à des outils individuels. Le but ultime est de passer de la "compensation" à la "conception universelle" : bâtir une société pensée, dès le départ, pour accueillir toute la diversité humaine.
Article rédigé par Ani, en charge du marketing et des affaires publiques chez SeeHaptic.
Diplômée de Sciences Po Bordeaux et de l'INALCO, elle est déficiente visuelle depuis l’âge de 13 ans, et partage ici son regard sur les situations du quotidien.
Sources et ressources bibliographiques
- "Justice sociale, redistribution et reconnaissance", Nancy Fraser
- "La justice sociale", Amartya Sen
- La théorie de la justice selon John Rawls
- Arcom - Rapport sur la représentation de la diversité de la société française dans les médias - 2013-2023
- Observatoire du respect des obligations d'accessibilité numérique
- Etude Homère