1 January 2026

Handicap visuel : l'évolution des mots et de la sémantique

Visuel haptique de personnes en fauteuil roulant aux jeux paraolympiques, symbole d’une nouvelle image du handicap, inclusive et tournée vers la performance.

Voir au-delà des mots : l'évolution sémantique de la déficience visuelle

Parler de handicap n’est jamais un acte neutre. De "l’infirme" du XIXe siècle à la "personne en situation de handicap" d’aujourd'hui, le langage a escorté une transformation sociale majeure : celle qui refuse de définir un individu par sa seule pathologie.

Le langage est une frontière. Pour les personnes vivant avec une déficience visuelle, les mots sont souvent le premier obstacle avant même la marche d’un trottoir ou l’absence de signalétique sonore. Selon la Fédération des Aveugles de France, les termes utilisés par le grand public cristallisent encore des stéréotypes « totalitaires ». Pourtant, derrière la sémantique se cache un enjeu politique : celui de la place du citoyen dans la cité.

Quand le langage précède la rencontre

Avant même qu'une interaction ne s'installe, le mot choisi conditionne le regard. Si l'on nomme l'autre par sa déficience, on occulte ses capacités. Cette "étiquette" sémantique est le premier rempart à l'inclusion réelle, car elle impose une identité subie avant toute expression individuelle. Changer les mots, c'est d'abord autoriser la rencontre entre deux individus plutôt qu'entre un "bien-voyant" et un "manque".

De la charité au contrôle : Le poids de l’histoire

Pendant longtemps, le vocabulaire français a été celui de la privation. Dans son ouvrage de référence Vivre sans voir, l’historienne Zina Weygand démontre qu’au XVIIIe siècle, le mot « aveugle » était indissociable de la figure du « pauvre ». Sous l’influence d’une vision caritative, l’aveugle était celui que l’on assiste par pure charité.

Ce n’est qu'avec l’arrivée de pionniers comme Valentin Haüy ou Louis Braille que l’on commence à parler d’éducation. Mais le passage à l’ère industrielle impose un nouveau terme : « l'infirme ». Du latin infirmus (celui qui n’est pas ferme), ce mot enferme l'individu dans un statut de corps « diminué », une vision purement médicale qui durera jusqu’au milieu du XXe siècle.

1980 : Le jour où le handicap est devenu social

Le véritable basculement scientifique intervient en 1980. Sous l'égide de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le chercheur Philip Wood propose une distinction qui va révolutionner les politiques publiques. Il décompose le vécu du handicap en trois paliers distincts :

  1. La déficience : l’atteinte biologique (ex: lésion rétinienne) ;
  2. L’incapacité : la conséquence fonctionnelle (ex: difficulté à s'orienter) ;
  3. Le handicap : le désavantage social résultant de l'environnement.

Cette triade change tout. Elle démontre que le handicap n’est pas « dans » la personne, mais qu’il naît de la collision entre une incapacité et un environnement inadapté. Si une ville est accessible, la « déficience » demeure, mais le « handicap » s'efface. C'est précisément pour réduire ce désavantage social que SeeHaptic agit sur les infrastructures urbaines et sur la charge mentale.

La « personne avant tout » : Le nouveau contrat citoyen

Aujourd'hui, les instances internationales comme l’ONU ou le droit français (via la loi de 2005) imposent une sémantique de la « personne avant tout » (People-first langage). On ne parle plus de « l'aveugle » comme d'une catégorie d'objets, mais de la « personne aveugle » ou, plus précisément, de la « personne en situation de handicap ».

Cette nuance est capitale. En transformant le substantif en adjectif, on rappelle que la cécité n'est qu'une composante de l'identité, et non sa totalité. La loi de 2005 définit d'ailleurs le handicap comme le résultat d’une "interaction avec des barrières environnementales". La sémantique devient alors un levier : si le handicap est une situation, la société a le devoir de la modifier par l'accessibilité.

Entre ombre et lumière : le défi sémantique de la malvoyance

Enfin, le combat sémantique actuel se joue sur la précision. La Société Française d’Ophtalmologie (SFO) rappelle que la déficience visuelle est un spectre complexe. L’usage abusif du terme « aveugle » par le grand public tend à rendre invisible la réalité des millions de personnes malvoyantes.

Comme le souligne le rapport d'Occurrence, cette imprécision crée un « flou » social : le malvoyant, qui n'est ni totalement voyant ni plongé dans le noir complet, est souvent mal compris par le public car il ne correspond pas à l'imagerie binaire du bâton blanc et de la cécité totale. Reconnaître la sémantique de la malvoyance, c'est accepter une réalité visuelle plurielle, tout aussi complexe que le défi de l'accessibilité numérique ou de l'insertion professionnelle.

L'innovation technologique comme moteur du changement de regard

Au-delà des mots, ce changement de paradigme s'incarne aujourd'hui dans des innovations techniques révolutionnaires. En offrant aux personnes en situation de handicap visuel l'accès à des solutions de pointe, comme la ceinture haptique SeeHaptic, la technologie contribue à modifier la perception sociale. On ne regarde plus seulement la déficience, mais l'utilisateur d'un outil de haute technologie. Cette transition de l'aide technique traditionnelle vers la perception augmentée permet à l'individu de reprendre le contrôle sur son environnement, transformant ainsi le statut passif d'assisté en celui d'acteur autonome et technologiquement équipé.

Pour une sémantique de l'accessibilité universelle

Finalement, l'évolution sémantique n'est pas une simple affaire de politesse. Passer de l'infirme au citoyen, c'est acter un changement de paradigme. En déplaçant le curseur du biologique vers le sociétal, nous acceptons l'idée que l'inclusion dépend de l'ouverture de nos structures sociales. Les mots ne sont que le reflet de cette volonté : voir l'homme avant de voir la déficience.


Article rédigé par Ani, en charge du marketing et des affaires publiques chez SeeHaptic.
Diplômée de Sciences Po Bordeaux et de l'INALCO, elle est déficiente visuelle depuis l’âge de 13 ans, et partage ici son regard sur les situations du quotidien.

Sources et ressources complémentaires :

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